Jouer à se faire peur dans l'enfance

Jouer à se faire peur dans l'enfance

Cette histoire se déroule entre 1947 et 1953. 1947 c’était les deuxièmes élections municipales où les femmes avaient le droit de vote et celui d’être éligibles. La première fois c’était en 1945, juste après la capitulation de l’Allemagne.

Ces élections des 19 et 26 octobre 1947, étaient les premières de la quatrième république. Le mouvement du Général De Gaulle allait connaitre un vrai succès.

A Saint Gilles sur Vie, comme dans beaucoup de communes de France il n’y avait pas de femmes dans le conseil municipal.

Monsieur Garreau, alors maire de la commune et qui allait être réélu, était venu voir mes parents pour leur faire part de son souhait de voir une femme de Saint Gilles se présenter aux élections.

Après discussion de mes parents entre eux et avec les aînés de ma famille, ma mère allait se présenter aux élections municipales et être élue.

Bien que huitième et dernier de la famille, sans en mesurer la portée, je fus très fier de cette décision et des résultats des élections.

C’est peu de temps après que commence cette histoire ‘’à se faire peur’’. Ma mère avait souvent des réunions en soirée qui se terminaient au milieu de la nuit. Elle allait en vélo de la Jalonnière à la mairie qui était rue Hippolyte Chauvière, là où est le siège de PVA aujourd’hui.

Si l’aller ne posait pas de problème, le retour était problématique car ma mère avait peur de rentrer seule dans la nuit.

A chaque réunion en soirée, mon père demandait : « qui veut aller chercher votre maman ce soir ? ». Les premières années, les aînés y allaient volontiers.

Et puis, alors que j’avais tout juste dix ans, j’eus envie moi aussi d’aller chercher ma mère à la mairie.

A la surprise des plus grands, je me proposais donc pour aller la chercher. Malgré la surprise de mes frères aînés, mon père ne fit aucune objection.

Je suis donc parti dans la nuit, vers 23 heures pour ce périple de deux kilomètres cinq cent que je connaissais bien, pour le faire chaque jour soit pour l’école Saint Joseph, soit pour l’église le dimanche.

Ce que je ne savais pas ou n’avais pas mesuré c’est que moi aussi j’avais peur, seul dans la nuit. Les premières fois les grands arbres de la ‘’Bouchère’’, le pont de ‘’Burnel’’ me firent des frayeurs épouvantables. Je pédalais comme un forcené en fixant droit devant moi, le clocher de l’église pour chasser les fantômes qui envahissaient mon esprit et qui dansaient devant moi.

Mais j’étais tellement fier de ma mère que je voulais à tout prix vaincre cette peur, cette angoisse. Lorsque j’arrivais devant la mairie, mon bonheur était total, en attendant la fin du conseil municipal.

Le retour se faisait tranquillement. Nous discutions des sujets traités. J’avais le sentiment d’être un grand, de sortir de l’enfance.

Au fil du temps, jusqu’en 1953 j’ai réussi à vaincre ma peur tout en gardant cette fierté vis-à-vis de ma mère dont j’admire encore aujourd’hui, son courage, sa volonté et son engagement dans la vie sociale du Pays.

Roger Poingt