Le crocodile de Karl

Le crocodile de Karl

Je suis mort gueule ouverte. Ma queue a claqué l'eau dans une dernière gerbe de métal. Et puis ce fut le sang qui incendia la rivière. Mon sang sacré, nourri d'antilopes, d'oiseaux et d'enfants du village, mon gibier favori, tendre comme un vent d'aube. Le prédateur, ici, c'était moi. Le roi. Depuis bien des lunes, les habitants de la plaine me vénéraient. J'étais à la fois le gardien et le danger. Celui qui connaît tous les secrets de la grande rivière. Celui qu'on craint et celui qu'on respecte. Combien de rites m'ont-ils offerts, les longues nuits où mon culte les faisait boire et danser, frappant le sol des berges pour m'effrayer et m'attirer tout à la fois ? Je les observais au ras de l'eau, tapi sous les branches qui me faisaient un berceau d'ombre. Le grand sorcier qui se prenait pour moi, imbécile, se tordait sous une peau qui singeait la mienne. Il reprenait mes ondulations, copiait mes bonds diaboliques, quand, d'une pression de ma queue au fond de la rivière, je me propulsais à plusieurs mètres pour gober les chauves-souris du soir. Ils finissaient toujours par me jeter un poulet ou deux. Quand la sécheresse avait été plus terrible, parfois ils m'offraient un agneau. Ils ne comprenaient pas comment je pouvais résister au soleil, aux mares ridées comme la peau de leurs vieilles. Comment pouvais-je survivre à cet enfer ? Alors, ils ont pensé que j'étais un Dieu. Ils m'ont traité comme un Dieu. Et je le suis devenu ?

Moi, le crocodile.

Il a suffit d'un seul coup de feu. Ensuite, tout est devenu blanc Comme le ventre des antilopes, comme le soleil aveugle du ciel. Comme un silence.

J'ai senti la glace d'une lame me fracturer. Dans un ultime vertige, tandis que l'acier me dépeçait, j'ai convoqué tous les fluides qui irriguaient mon corps. Je me suis agrégé en moi-même. J'ai remonté le temps. J'ai retrouvé l'œuf que j'étais. Je me suis concentré dans un repli d'écaille. La grande saison sèche du néant pouvait commencer. J'avais trouvé où me terrer, où défier la mort. Il suffisait d'attendre.

Ils n'ont gardé que ma peau, l'ébauche des pattes, ma queue aussi. Ils ont jeté le reste à l'eau. Pas le temps de pourrir, les poissons m'ont bouffé.

Chacun son tour

Marie-Noëlle Demay